Sans papiers: pourquoi les artistes s'engagent

Thomas Lacoste « Réagir contre l’ignominie »

Par Barbier Marie & Lacoste Thomas

L'Humanité 26 juin 2010

 

Sans papiers : pourquoi les artistes s'engagent


Rappel des faits



À travers leurs œuvres ou en soutenant
les luttes actuelles, de nombreux artistes 
et intellectuels se battent contre la politique migratoire française.

Les mauvaises langues diront que ce sont toujours les mêmes. Les Josiane Balasko, Jacques Higelin et consorts qui s’affichent aux côtés des sans-papiers. Faux : le front s’élargit. La preuve ? En février dernier, quelque 350 personnalités lançaient un appel en faveur des travailleurs sans papiers (lire l’Humanité du 18 février). De Jacques Audiard à Yvan Attal, en passant par Abdellatif Kechiche, tous déclaraient d’une seule voix : « Ils sont sous notre protection ! »

Faux encore quand Abd Al Malik, Jeanne Cherhal, Oxmo Puccino ou encore Les Wampas annoncent d’ores et déjà leur participation au concert Rock sans papiers, le 18 septembre prochain, à Bercy, dont l’intégralité des bénéfices sera reversée aux grévistes sans papiers.

En acceptant de mettre leur célébrité au service de la cause des sans-papiers, ces artistes soulèvent une question trop souvent tue par les médias. En mars 2009, avec son film Welcome, dans lequel Vincent Lindon prend le risque d’aider un jeune réfugié kurde, le réalisateur Philippe Lioret remettait sur le devant de la scène le « délit de solidarité ».

Aujourd’hui, c’est au tour de Romain Goupil de se saisir de cette question avec son film les Mains en l’air, dans lequel Valeria Bruni-Tedeschi – actrice et par ailleurs belle-sœur de Nicolas Sarkozy, ce qui ne manque pas de saveur – prend fait et cause pour une fillette tchétchène menacée d’expulsion.

Peut-on encore parler d’« artistes engagés », de « films militants » aujourd’hui ? Comment ce soutien se traduit-il ? Nous avons posé la question à différents artistes et intellectuels différemment engagés dans ce combat. Thomas Lacoste réalise un film d’utilité publique, « pour la nécessaire suppression du ministère de l’Identité nationale » ; Romain Goupil sensibilise sur le scandale des expulsions par le biais des enfants ; le poignant documentaire les Arrivants filme l’inhumanité d’une France qui ne sait plus accueillir ; Emily Loizeau donnera de la voix pour les travailleurs sans papiers, et le prix Goncourt Atiq Rahimi tente de trouver des solutions pour les migrants afghans condamnés à dormir sous les ponts de Paris. Si leur engagement s’exprime différemment, tous ont un point commun : ils dénoncent l’absurdité et l’inhumanité de la politique migratoire actuelle.

Marie Barbier

 
Thomas Lacoste « Réagir contre l’ignominie » 


Dans la vertigineuse ligne droite des politiques indignes à l’encontre des sans-papiers, la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale par l’actuel chef de l’État était en soi un acte d’une violence inouïe. Le débat sur l’identité nationale et toutes les dérives verbales qui l’ont accompagné ont confirmé les plus sombres prophéties. La prochaine étape dans ce parcours de l’ignominie sera la présentation du projet de loi Besson en septembre prochain, qui dégradera encore un peu plus la condition des immigrés en France, en venant imposer une quatrième réforme législative du droit des étrangers en seulement sept années (!), avec pour but assumé de renforcer les politiques, déjà scandaleuses, d’hostilité aux populations venues de l’étranger et plus insidieusement de remettre en cause le droit d’asile. Ce qui ne manquera pas, par ailleurs, de renforcer encore un peu plus le climat de suspicion généralisé et nauséabond qui règne dans ce vieil hexagone à l’encontre de toute personne, française ou non, ayant des papiers ou non, solidaire ou non, dont la mélanine n’est pas identique à la complexion de messieurs Besson ou Hortefeux et de multiplier à l’infini les frontières intérieures qui finiront par tisser un paysage infernal où seule la politique de la terreur sera cardinale.

Face à de telles dérives, il est primordial de réagir sans attendre. Et pour cela il faut comprendre, comprendre les enchaînements qui conduisent à cette régression, comprendre le contexte dans lequel se déploie ce nationalisme dangereux, en France et un peu partout en Europe, et à quelles sources il s’alimente. Interroger froidement la récurrence et les usages des thématiques racistes, tout particulièrement dans les périodes où le capitalisme est en crise. Rappeler ce qu’est l’histoire de l’immigration et ce que sont les caractéristiques du « creuset français ». Les origines de la nation française puisent bien leurs sources dans la multiculturalité, et non chez le Gaulois. Comme dans toute société humaine, l’autre est, ici comme ailleurs, essentiel. L’anthropologie l’a clairement démontré, nulle société ne s’est – et ne pourra – se passer des apports extérieurs. Rappeler, enfin, le rôle central que jouent toutes ces populations dans le système économique de nos communautés, dans de très nombreux secteurs d’activité désertés par les nationaux (bâtiment et travaux publics, restauration, service à la personne, nettoyage, sécurité, etc.).

En revenant sur cette hydre si chère aux politiques élyséennes, l’association de l’immigration et de l’insécurité, sans cesse renaissante, le film Ulysse Clandestin[1] tente de décliner toutes ces problématiques en associant au récit de la violence de la route du migrant des entretiens réflexifs portés par les historiens Pap Ndiaye (EHESS), Gérard Noiriel (EHESS), Tzvetan Todorov (CNRS) et Sophie Wahnich (CNRS), les anthropologues Michel Agier (EHESS), Marcel Detienne (EPHE), Françoise Héritier (Collège de France) et Emmanuel Terray (EHESS) et les sociologues Luc Boltanski (EHESS) et Éric Fassin (ENS), tous membres du Collectif pour la suppression du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale.


[1] Un film « pour la nécessaire suppression du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale » (93', 2010), accompagné par la double sortie du court-métrage Il fut des peuples libres qui tombèrent de plus haut (17', 2010) et par celle du coffret Frontières, réunissant 20 DVD sur la question de l’immigration réalisés par Thomas Lacoste. À découvrir en libre accès sur www.labandepassante.org ou à acheter (12 euros le DVD) pour soutenir l’initiative. Un tour de France est prévu en septembre et octobre 2010 avec projections publiques et débats au moment où sera discutée au parlement la loi Besson sur l’immigration. Contact : julie@labandepassante.org.